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Interview de Benjamin Allegrini, Président de Alkïos et Spygen, cofondateur de l’Ecole des vivants avec Alain Damasio. Il représente le vivant au sein du Comité de mission de Bayard Presse.
Quelle a été l’attente du groupe Bayard en te demandant d’intégrer le Comité de mission ?
En 2023, Bayard cherchait à intégrer un naturaliste dans son Comité de mission. À l'époque, d’une manière générale dans les entreprises, la question environnementale y était presque entièrement absorbée par le climat. Quand on parlait d'impact, c'était CO2. La biodiversité restait au second plan, comme une variable d'ajustement. Le fait que je dirige Spygen, une entreprise à mission, a sans doute aussi facilité les choses. Nous partagions au moins un même langage institutionnel.
Je suis intervenu surtout pour remettre les milieux naturels au centre, du moins de ne pas l’oublier. La faune, la flore, les écosystèmes dans leur dimension relationnelle et pas seulement une liste d’espèces. Rappeler ce qu'est vraiment la biodiversité, ce que ça implique concrètement, parce que la chose était nettement moins bien comprise que le réchauffement. Puis on a ouvert la question des externalités négatives propres au monde de l'édition : fabriquer des livres, des journaux, ça suppose des forêts, du bois, du papier. Et les forêts, j'insiste, ce n'est pas un puits de carbone. Enfin, c'est aussi ça, mais c'est tellement plus que ça. C'est un milieu vivant, une trame, des relations qui nous constituent.
Pour vous qui êtes une sorte de porte-parole de la Nature dans le Comité de mission, comment rendez-vous compte de la Nature ? selon quels critères, quelles références, quelles boussoles ?
Je suis d'abord formé par des décennies de terrain et de lectures en écologie, c'est là que se construit vraiment le rapport au vivant. Mais dans le cadre spécifique d'un comité de mission, d'une démarche institutionnelle, certains philosophes apportent quelque chose d'utile : des prises, des formulations qui permettent de parler à des gens qui ne viennent pas du tout de ce monde-là. Bruno Latour et l'idée du territoire dont nous dépendons, Baptiste Morizot et ses égards ajustés, Vinciane Despret et sa façon d'habiter comme un oiseau. Ce sont des boussoles, pas des systèmes. Pas un substitut au savoir naturaliste, mais des ponts vers d'autres cultures professionnelles.
J'évite de parler de "la Nature" en général, c'est une abstraction qui glisse. Je ramène toujours à un territoire précis : quel pays, quelle région, quel endroit ? Pour qu'on ait conscience d'une situation réelle, pas d'un concept. Bayard a d'ailleurs préconisé pour ses collaborateurs de réaliser la fresque de la biodiversité, ça part de là.
En janvier 2025, La Croix a pris dix engagements pour rendre compte des défis écologiques, dans le cadre des dix ans de l'encyclique Laudato Si. A été lancée la dynamique "Parlons écologie" avec un comité d'experts : Cécile Renouard, philosophe à l'ESSEC et fondatrice du Campus de la transition, Valérie Masson-Delmotte pour la paléoclimatologie, Arnaud Gossement pour le droit de l'environnement et moi. Des rendez-vous trimestriels pour rendre compte de ce qui se passe dans les territoires, aborder des sujets brûlants comme l'IA ou le rapport entre économie et écologie.
Au Comité de mission lui-même (direction, RSE, représentants du personnel, autres personnalités externes,...) on a par exemple travaillé à rendre visibles les chaînes de valeur : le papier, les encres, les cartons. Comprendre d'où viennent les choses pour cerner l'impact réel de l'activité. La priorité, c'est d'aider à saisir nos interdépendances pour réduire nos indifférences.

Benjamin Allegrini, DR.
Quels sont les effets de votre présence, de vos interventions au sein du Comité de mission? Donnez des exemples…
Ma présence a surtout permis de rendre les thématiques concrètes, de faire monter la vigilance sur le vivant. Une sorte d'acculturation aux milieux naturels qui sont souvent absents des esprits, même chez des gens de bonne volonté. J'ai beaucoup insisté pour que mes interlocuteurs perçoivent l'importance des interactions, dans une forêt, dans une rivière par exemple. Ce n'est pas seulement une question de stocks ou d'espèces, c'est une question de relations.
En tant que naturaliste, j'ai aussi été sollicité pour définir des objectifs concrets nécessaire à l’évaluation, et la définition d’indicateurs du statut d’entreprise à mission : la fresque de la biodiversité pour les équipes, des reportages de terrain, la sensibilisation des journalistes de La Croix.
Quels sont les difficultés ou les manques pour faire exister la Nature? Qu’est-ce qui pourrait être amélioré ?
Je suis sincèrement content de ce que j'ai pu faire chez Bayard, parce qu'il y a une vraie résonance. Je n'ai pas senti de résistance, de freinage. Et je sais que le changement prend du temps.
Sur les chaînes de valeur, Bayard a déjà fait des choix raisonnés : une exigence FSC pour les forêts fournisseurs, la suppression ou la décroissance des emballages pour les livres comme pour les titres de presse. Sur les encres, réduction des taux d'encrage sur certains titres pour diminuer les volumes consommés. Sur biodiversité et économie, on commence à mieux mesurer l'ampleur de notre dépendance, l'Institut Montaigne a montré que 40 % des actifs et 80 % du PIB reposent sur la biodiversité. Ce n'est plus une question de conviction, c'est une réalité comptable.
Ce qui m'a le plus déplacé dans cette expérience, c'est d'avoir pu contribuer, même modestement, au développement d'une nouvelle culture entrepreneuriale connectée au vivant, pas seulement à la performance. C'est un exercice d'un autre ordre.
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