
Interview de Franck Carnero réalisée par Dorothée Browaeys, présidente du Fonds de Dotation Vivøices.
Depuis 2019, Franck Carnero est directeur Mission et Impact de MAIF. À ce titre, en 2020, il a coordonné la transformation de MAIF en société à mission.
1. Comment la MAIF tient-elle aujourd’hui compte de la Nature ? Avec quels outils, quelle organisation interne particulière ?
La MAIF a commencé à évaluer sa durabilité au milieu des années 2000. Mais cette préoccupation RSE s’est renforcée quand nous sommes devenus « société à mission » en 2020. Parmi les cinq objectifs statutaires, les deux derniers ciblent respectivement la « contribution à la transition écologique » et la « promotion du développement de modèles d’entreprises engagées dans la recherche d’impacts positifs ».
Notre Comité de mission soutient cette dynamique de changement. Sous l’impulsion d’Alain Grandjean (de la Fondation pour la Nature et l’Homme) et par la suite de Ghislaine Verrhiest-Leblanc, spécialiste de la prévention et de la culture des risques, nous avons pu intégrer les sujets climatiques au sein du comité. Nous venons d’intégrer Pierre Deroubaix de l’ADEME afin de porter ces sujets au sein de notre comité de mission.
Notre plan stratégique 2023-2026 comprend des politiques d’atténuation et d’adaptation au dérèglement climatique (l’adaptation rejoint les enjeux de prévention). Cela mobilise tous les métiers. Nous avons déployé un dispositif d’embarquement des salariés pour les acculturer au changement climatique). Les équipes sont maintenant en mesure de réaliser leur bilan carbone et de proposer au moins une action de façon à « apprendre en faisant » et de traduire les acquis en projets opérationnels, à hauteur des femmes et des hommes qui constituent notre communauté interne MAIF.
Nous mettons l’accent sur la mise en mouvement, en ayant la conviction qu’il faut passer d’une logique individuelle à une approche collective. Nous avons constaté lors de tests que certains ateliers peuvent générer de l’éco-anxiété : or, la peur et le stress ne sont pas suffisamment mobilisateurs sur le long terme, donc c’est pourquoi le cursus a été développé spécifiquement pour la MAIF dans une logique de mobilisation positive.
La participation aux modules que nous avons développés en interne et les dynamiques des équipes entrent dans nos évaluations et nos accords d’intéressement. Nous faisons donc un pont entre la performance et les contributions environnementales.
2. La MAIF développe une vision à 10 ans avec un engagement de long terme. Pourriez-vous nous expliquer comment cette approche fonctionne, la valeur ajoutée qu'elle permet de créer, ainsi que la consultation des parties prenantes dans ce processus ?
La MAIF vient de finaliser sa vision à 10 ans en associant une cinquantaine de militants et salariés, tirés au sort, et des contributions de plus d’un millier de sociétaires. Fondement même du modèle mutualiste, le lien s'impose comme la réponse naturelle aux nouveaux défis.
Ainsi, le lien qui relie les personnes entre elles et au vivant constitue le levier d’action pour les dix prochaines années. Il s’agira de repenser la relation sociétaire dans la durée, de renforcer la coopération interne, de développer des solutions qui concilient assurance et prévention et de favoriser l'engagement de l'entreprise envers la planète et la société. Une manière d’incarner la force du collectif face aux aléas.
Nous nous appuyons sur un quadriptyque, sorte de radar à 4 axes pour quantifier notre création de valeur. Cette boussole permet aux acteurs de l'entreprise, qu'ils soient plutôt sur des décisions opérationnelles ou des décisions stratégiques (à toute échelle de décision), de sonder les effets des projets en cours.
Ce quadriptyque inclut divers critères dont la satisfaction de nos sociétaires, l’épanouissement de nos salariés (en termes d’émancipation, de responsabilisation, d’autonomisation) et la contribution à la société qui nous entoure (dont les soin apporté à la planète), en plus de la performance classique que l’on retrouve dans toute entreprise.

Le quadriptyque de la MAIF
La structuration de nos objectifs statutaires vient s’arrimer sur ces trois derniers axes. Nous avons une réflexion propre sur la question de l’analyse de la performance qui doit pour nous être plurielle, en mixant les exigences financières et celles de la durabilité.
Sur le sujet de la création de valeur, nous voulons encore progresser. À titre d’illustration, on essaie de compléter la mesure du retour sur investissement en intégrant davantage les contributions sociales et écologiques…
3. Comment êtes-vous organisés en interne pour mettre en valeur la durabilité ?
Les métiers en pointe aujourd’hui peuvent s’appuyer sur des doubles compétences (expertises métiers classiques et savoir-faire de durabilité appliqués à leur métier). C’est le cas par exemple pour la finance durable ou les achats durables. Nous ne voulons pas traiter à part les enjeux de durabilité. C’est pourquoi nous avons été des soutiens forts au reporting de durabilité afin de promouvoir dans les grandes entreprises la double matérialité (qui tient compte non seulement des risques générés pour l’entreprise par les évolutions de son environnement mais aussi des risques induits par l’entreprise elle-même sur ses principales parties prenantes).
La CSRD européenne permet d’établir une traçabilité des impacts et de donner une lisibilité utile à la décision. Elle renseigne par exemple sur les impacts sur le climat, la biodiversité, l’eau, les sols… Or, dans leurs rapports sur les risques, de grandes entreprises placent la biodiversité en position élevée. L’effondrement du vivant menace nos entreprises et nos systèmes de production beaucoup plus qu’on ne le pense intuitivement !
Au-delà des impacts, il serait bon de pouvoir objectiver les gains qu’apportent nos initiatives à impact. Nous avons travaillé il y a 5 ans (avec l’aide d’un cabinet extérieur) à stabiliser des méthodes permettant d’estimer la valeur des contributions écologiques et sociales. Par exemple, nous avons évalué les gains que génèrent la confiance et la fidélisation des sociétaires ou les avantages que procure la qualité de nos services. Mais c’est complexe à modéliser et c’est chronophage, donc ce n’est pas une évaluation que nous actualisons chaque année !
On a une forte conviction de l’importance de la symétrie des attentions qui bâtit un lien entre l’expérience qu’on fait vivre en interne aux salariés et la qualité d’écoute et d’accompagnement qu’ils peuvent ensuite mettre en œuvre auprès de nos sociétaires. Il y a un gain réciproque quand on promeut les valeurs de confiance et de qualité de relation, mais nous ne mobilisons pas énormément de moyens pour la démonstration économétrique détaillée de ces liens.

4. Pourriez-vous expliquer ce qui vous a mené à développer le modèle de "dividende écologique", la valeur qu'ils créent pour la MAIF (clients, partenaires, équipes...) et comment ils sont redistribués ?
Oui, le principe du dividende écologique est de réattribuer 10% de nos résultats consolidés à des enjeux liés au dérèglement climatique .
Le premier axe concerne le financement d’actions de régénération d’écosystèmes, en nous fondant sur des solutions fondées sur la Nature, comme en amont de Saintes où des prairies ont été renaturées pour accueillir des débordements de la Charente afin de réduire les sinistres en aval. À Bourg-en-Bresse on a aussi un projet de remembrement de la rivière Reyssouze. Pour ces démarches, on cherche à la fois à évaluer les gains en matière de biodiversité et à évaluer la diminution des effets des inondations sur les habitants et les gains en qualité de vie.
Le second axe est consacré à des initiatives de solidarité auprès des sociétaires. On prend ainsi en charge le coût du diagnostic de vulnérabilité dans des zones particulièrement exposées aux aléas climatiques et une partie des travaux de particuliers pour rendre leur habitat plus résilient face à de potentiels sinistres (ex. : installation de batardeaux ou évitement de la liaison avec les eaux usées).

5. Comment intégrez-vous la prévention des risques dans votre approche afin de contribuer à l'assurabilité d'un futur habitable ?
Nous avons l’intuition forte que le dérèglement climatique va nécessiter que les assureurs s’impliquent en amont afin de ne pas laisser les tarifs exploser. Mais le problème, c’est que nous manquons parfois de données qui prouvent combien la prévention est pertinente !
Nous sommes ainsi impliqués dans Geoya, qui est une joint-venture entre Generali, Société Générale Assurances, Sixence, et Saretec (spécialiste de l’expertise post-sinistre). Il s’agit d’explorer les services utiles à déployer pour développer la prévention et de valider un possible modèle d’affaires.
Notre volonté de nous projeter sur le long terme en nous fondant sur des travaux scientifiques nous a également amenés à nous impliquer fortement dans la Chaire PARI (Programme de recherche sur l’Appréhension des Risques et des Incertitudes) qui nous aidera notamment à mieux appréhender les enjeux d’assurabilité et les impacts du changement climatique sur la solidarité qui sont des sujets essentiels pour une entreprise comme MAIF attachée aux principes de mutualisation.
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La MAIF
1er assureur du secteur associatif, 6ème assureur auto et habitation des particuliers, la MAIF couvre l’ensemble des besoins de plus de 4 millions de sociétaires (assurances de biens, prévoyance, assistance, épargne, crédit…), pour un chiffre d’affaires de près de 6 milliards d’euros en 2025. Son organisation est démocratique : les sociétaires élisent leurs délégués, qui élisent à leur tour les membres du conseil d'administration.
Crédits photo : Mélanie CHAIGNEAU - MAIF


