
Interview d’Audrey Lambry réalisée par Dorothée Browaeys, présidente du Fonds de Dotation Vivøices.
Audrey Lambry, directrice Impact et Durabilité chez Eurazeo, pilote notamment la stratégie d'impact du fonds buyout pionnier dédié aux limites planétaires, Eurazeo Planetary Boundaries Fund (EPBF). Dans cet entretien, elle revient sur l’approche du fonds en matière de Nature et dévoile les contours de la méthodologie développée ces dernières années pour mesurer et piloter les impacts des entreprises financées.
Comment votre entreprise tient-elle aujourd’hui compte de la Nature ? Avec quels outils, quelle organisation interne particulière ? Quelle distribution des rôles ? Quelle feuille de route ?
Depuis l’acquisition d’Idinvest en 2018, Eurazeo s’est progressivement positionné comme un acteur majeur de l’investissement alternatif en Europe avec près de quarante milliards d’actifs sous gestion à travers trois classes d’actifs (Private Equity, Real Assets et Private Debt) répartis entre des fonds généralistes, et des fonds d’impact.
Au total, ce sont près de 600 entreprises et actifs de l’économie réelle que nous finançons, en leur apportant soit du capital, soit de la dette. Nos différentes stratégies sont spécialisées pour accompagner des acteurs de maturité variée : des startups, des entreprises en développement (à vocation de scale-up) avec une composante plutôt digitale ou tech, ou des entreprises moyennes (notamment des PME et ETI européennes déjà rentables - buyout) que l’on accompagne dans un nouveau chapitre de leur histoire et de leur développement.
Les enjeux écologiques et climatiques sont entrés très tôt chez nous par l’intégration de l’ESG dès 2008, date à laquelle la première directrice ESG a été recrutée. Eurazeo articule aujourd’hui sa stratégie de durabilité autour d’un engagement fondamental et de deux leviers complémentaires : d’abord, une prise en compte systématique des risques ESG en amont de l’investissement, avec 100% des opérations soumises à une due diligence ESG et une politique d’exclusion des secteurs les plus préjudiciables, de l’industrie fossile à l’armement, en passant par l’alcool fort et le tabac, les pesticides et les PFAS.
Ensuite, l’accompagnement des actifs dans leur transition vers des modèles plus durables et résilients, via des Sustainability-Linked Loans pour la dette privée — aujourd’hui 98% des documentations de financement intègres des critères ESG et des mécanismes d’incitation associés — et, côté equity, un suivi de la maturité ESG des participations à l’aide de 20 indicateurs et de plans de progrès annualisés. Eurazeo a également mis en place un important programme de décarbonation, avec 28% des sociétés en portefeuille éligibles ayant défini des objectifs et des trajectoires de décarbonation validées par SBTi*.
Enfin, l’investissement à impact, notamment avec des fonds dédiés qui financent des solutions à contribution positive démontrée, à l’image de notre fonds Limites planétaires lancé en 2025, conçu pour soutenir des entreprises ayant un impact net positif sur la préservation des limites planétaires. En 2025, cela représentait 6,1 md€, soit 16% des actifs sous gestion d’Eurazeo.
*exprimé en capital investi. Eligible companies according to the Science Based Target initiative’s (SBTi) criteria and methodologies.
Qu’avez-vous mis au point comme méthodes pour sélectionner les contributions impactantes ? Comment envisagez-vous l'opérationnalisation des limites planétaires ?
Pour notre fonds Limites planétaires (EPBF), nous avons mis en place une méthodologie renforcée, reposant sur une approche adoptant les limites planétaires comme fondement systémique et l’intégration de l’impact à toutes les étapes du cycle d’investissement, de sorte que l’évaluation scientifique serve à éclairer les décisions d’investissement. Tout d’abord, nous avons défini des critères d’objectivation de la contribution des entreprises pour prouver un impact significatif sur au moins une des neuf limites planétaires, en distinguant ce qui est de l'ordre du régénératif de ce qui relève de l'évitement ou de la réduction d'impact. Ensuite, nous venons quantifier ces impacts sur les différentes limites planétaires, la magnitude de l’impact étant capitale.
Un exemple concret est Bioline AgroSciences, société de biocontrôle qui recourt à des insectes auxiliaires, prédateurs naturels des ravageurs des champs, pour remplacer les pesticides tout en protégeant les cultures. Cette approche permet ainsi la réduction de l’épandage de produits chimiques et la limitation de l'érosion de la biosphère en évitant l’une des pressions majeures pour les sols et milieux aquatiques adjacents aux cultures. Grâce à nos analyses sur 190 programmes agronomiques, nous avons démontré que ces solutions peuvent remplacer 60 pesticides ciblés, dont certains sont très néfastes et utilisés en grande quantité notamment dans des pays à faible réglementation environnementale.
Nous nous attelons également à vérifier qu’en préservant une limite planétaire, nous n’aggravons pas les autres en adoptant une vision systémique évaluant à la fois l’impact positif de l’entreprise mais aussi ses externalités négatives. Enfin, nous déployons des plans d'accélération d'impact définis spécifiquement pour chaque entreprise, afin d’agir pendant la période de détention et de maximiser son impact positif.

Quels modèles pratiques utilisez-vous pour avoir une grille d’évaluation des entreprises que vous financez ?
Nous avons mené un travail de R&D de deux ans pour élaborer une grille d’évaluation des impacts cartographiés à 360 degrés, avec une analyse progressive éliminant rapidement les dossiers non pertinents, puis une quantification rigoureuse alignée sur les définitions des limites planétaires de J. Rockström et al. (2009). Nous l’avons aujourd’hui testé sur une petite dizaine de cas d’investissement, dans des domaines très variés (énergies renouvelables, agriculture durable, traitement et gestion de l’eau, etc).
Pour l’eau par exemple, il nous intéressons aux solutions qui permettent de préserver la qualité de la ressource, notamment via des approches de traitement et de dépollution, mais dans ce cas précis, l’impact ne concerne pas la limite planétaire de l’eau (car les traitements ne jouent pas sur la quantité de la ressource) mais concerne plutôt la limite planétaire des « Nouvelles entités » qui concernent le relargage de produits chimiques. Elles sont à distinguer des solutions qui interviennent sur la quantité d’eau disponible et la préservation de la ressource, dont l’impact s’exprime bien au travers de la limite planétaire Freshwater Use.
Il faut bien comprendre le cadrage des neuf limites planétaires — évaluation, variables de contrôle — pour éviter les doubles comptages ; leur force réside dans une lecture sans redondance mais interconnectée des impacts. Certains domaines restent plus difficiles que d’autres à quantifier. L’écotoxicologie, par exemple, pose problème (bases de données incomplètes, marges d’erreur colossales), rendant les résultats difficilement pilotables. Il faut compléter ces mesures par des analyses qualitatives, afin d’identifier les substitutions de produits possibles et de travailler à la réduction de doses. Cependant, ces analyses d’impact holistiques, qui sont le fondement de notre méthodologie, sont précieuses pour identifier les meilleurs actifs capables de délivrer une double performance, économique et impact, mais également pour nourrir les plans d’accélération d’impact et les mettre au service de la création de valeur.
Qui sont les acteurs avec qui vous collaborez pour mettre au point vos méthodes ? Quel est votre processus de recherche en interne ?
Pour la réalisation des évaluations d’impact, nous collaborons avec plusieurs experts à travers l’Europe, en allant chercher les spécialistes les plus différenciants sur des sujets comme l’Analyse du Cycle de Vie (ACV), la biodiversité ou l’écotoxicité. Nous travaillons aussi parfois avec des chercheurs académiques : par exemple, dans le cadre de Bioline AgroSciences, nous avons échangé avec plusieurs chercheurs de l’INRAE sur les solutions de biocontrôle, pour comprendre leurs risques et bénéfices, conditions d’autorisation de marché et méthodes d’évaluation d’impacts à privilégier.
Nous réalisons un grand projet de R&D par an, comme récemment le test de la méthodologie d’Organizational LCA — une analyse de cycle de vie à l’échelle de l’organisation, et non du produit —, qui offre un score d’impact unique en normalisant les limites planétaires (pour rendre les unités comparables), via un ratio global (eau, écotox, sols, carbone), une première. En réconciliant ainsi les différentes limites au lieu de les analyser en silos, nous pouvons appréhender la notion de contribution nette en mettant en regard impacts négatifs induits et positifs générés. Nous avons ainsi démontré qu’une entreprise peut être « net positive », ce qui est une première !
Par la suite, nous souhaiterions partager cette proposition d’approche en open-source, et idéalement continuer à l’alimenter avec des collaborations plus approfondies avec des institutions scientifiques et le monde de la recherche notamment.
Comment percevez-vous le rôle que pourrait jouer un administrateur Nature au sein de votre organisation ?
Je souscris complètement à l’idée de mettre la nature au board de l’entreprise, bien que le profil du représentant doit selon-moi être adaptée au contexte de l’entreprise. C’est un point qui nous est cher chez EPBF, et notamment à Erwann Le Ligné, codirecteur du Fonds Limites planétaires, qui avait été inspiré par ce sujet mis à l’honneur lorsque nous avons participé à la Convention des Entreprises pour le Climat. Nous avons intégré très tôt cette préoccupation en assurant l’intégration du responsable impact au board des entreprises de notre portefeuille.
Dans le fonds Limites planétaires, nous sommes deux personnes dédiées à l’impact, avec une formation scientifique et totalement intégrées à l'équipe d'investissement. Nous sommes au board de toutes les sociétés dans lesquelles nous investissons. Ainsi nous avons déjà placé l'impact — et donc les limites planétaires — au board. Et surtout, nous avons invité les sujets impact dans toutes les instances de gouvernance (sessions mensuelles de revue des affaires, boards trimestriels avec les investisseurs…). Nous sommes un membre votant avec les mêmes droits que tous les autres membres, nous incarnons l'impact et garantissons la prise en compte et le respect des Limites Planétaires dans toutes les décisions.
La philosophie derrière cela est véritablement de venir nourrir les décisions stratégiques, en les augmentant d’une dimension complémentaire qui est celle des limites planétaires : en mettant en lumière les risques qu’elles peuvent représenter pour l’entreprise, son marché, ses opérations, mais aussi les opportunités liées à la transformation des modèles opérationnels. Par exemple chez SMP Energies, deuxième entreprise du portefeuille EPBF et leader français du forage profond pour la géothermie, nous travaillons sur l’écotoxicité des produits utilisés dans les boues de forage et estimons pouvoir réduire les coûts d’opération tout en améliorant l’empreinte environnementale.
La prise en compte de l’impact a-t-elle nécessité de former vos managers en interne ? A-t-elle ouvert des liens en externe, avec de nouvelles parties prenantes (ONG, académiques, pouvoirs publics, collectivités, investisseurs). En bref, votre écosystème a-t-il évolué ?
Nous avons beaucoup investi dans la formation des collaborateurs du Fonds Limites planétaires (EPBF) ainsi qu’auprès des sociétés en portefeuille et de leur équipe de management (équipe dirigeante). Les sociétés ont beau être « impact driven », leurs managers ne sont pas toujours outillés pour réencapsuler la soutenabilité dans une vision stratégique formalisée, quantifiée et intégrée. C’est pourquoi nous les accompagnons, afin d’en faire un levier au service de l’entreprise, de son rayonnement et de sa stratégie.
Pour ce faire, nous les formons aux limites planétaires et à la méthodologie impact du fonds, en partageant notre cadre, nos résultats de due diligence et nos axes de travail, tout en inscrivant ces sujets dans la gouvernance via les boards, les points mensuels et des suivis réguliers. En parallèle, nous apportons un appui méthodologique afin d’harmoniser les mesures d’impact ainsi qu’un soutien ad hoc pour suivre et faciliter le déploiement des plans d’Accélération impact.
A l’avenir, nous aimerions également faciliter les coopérations techniques et scientifiques afin de rapprocher la recherche académique des besoins de terrain. Nos sociétés en portefeuille sont d’excellents cas d’étude.
On ne peut que souhaiter que le plus grand nombre d'investisseurs se saisissent de ces sujets, de ces outils pour intégrer l’impact de manière forte dans leur stratégie d'investissement. Globalement, je vois un vrai enjeu à faire tomber les murs entre les experts scientifiques ou techniques, et les besoins opérationnels des acteurs de l’impact, sur le terrain, qui restent des petites entreprises opérant dans des marchés complexes et exigeants. C’est la condition essentielle pour que nos décisions économiques soient davantage fondées sur les réalités scientifiques et mises au service de la résilience globale de notre économie et de notre société.
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Audrey sera présente à la conférence Vivoices en décembre prochain, inscrivez-vous pour venir entendre son témoignage : https://www.vivoices.org/conférence-gouverner-avec-les-vivants


