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Porte-parole de la Nature : le rôle de Sénamé Koffi Agbodjinou dans le Fonds 2050

Porte-parole de la Nature : le rôle de Sénamé Koffi Agbodjinou dans le Fonds 2050

Porte-parole de la Nature : le rôle de Sénamé Koffi Agbodjinou dans le Fonds 2050

Sénamé Koffi Agbodjinou

Interview de Sénamé Koffi Agbodjinou réalisée par Dorothée Browaeys, présidente du Fonds de Dotation Vivøices.

Sénamé Koffi Agbodjinou est un architecte, anthropologue et entrepreneur social togolais. Il est le porte-parole de la Nature au sein du Fonds 2050.


Quelle a été l’attente de Marie Ekeland, fondatrice du Fonds 2050 en vous demandant de contribuer à sa stratégie comme stewart?

Marie m’a associé dans une perspective, je suppose, d’ouverture à d’autres modalités d’attention et de rapport au monde. Peut-être pour élargir le cadre même du “monde” considéré.

Il y a en effet des représentations, notamment africaines, du monde envisageant le réel comme intriqué. Je tente d’en proposer une traduction dans la modernité. Une grande partie de ma pensée et de mes activités en lien avec la culture startup vise à indiquer et esquisser, sur la base de ces ontologies traditionnelles, des alternatives soutenables au paradigme de la rentabilité, fille, elle, d’une conception du monde qui clive ses différentes parts. 

Je déploie une sorte de philosophie du contact du pied nu contre le sol pour rouvrir des horizons là où le pur calcul est stérile. C’est un fil à explorer par le Fonds 2050 dans sa volonté de  prototyper des investissements de long terme alignés avec le vivant.

Par ailleurs, je suis ancré pour l'action dans un espace, l’Afrique, qu’il est stratégique pour le Fonds 2050 d’observer. Sa croissance démographique sans précédent représente une opportunité unique d’inspirer des solutions à l’échelle, alors que la taille des villes est en voie d’être triplée, la consommation de matériaux par exemple augmentant de près de 800 % dans les prochaines années. Le potentiel de ce continent à orienter le futur se prête idéalement à l’expérience audacieuse de refondation du geste d’investir pour qu’il réponde aux enjeux planétaires.

Autant d’options que prendrait un fonds visionnaire lui permettant, dans un marché du capital-risque saturé, une différenciation forte par une meilleure compréhension des risques systémiques (écologiques, sociaux) et une capacité à identifier des projets plus résilients.

Ma présence au sein du Board participe, je pense, de bien nombreux soins pris par Marie Ekeland, pour espérer réaliser les conditions de cette “fertilité” du futur que poursuit le Fonds 2050.


“C’est là, dans la capacité à reconvoquer du naturel partout où il a été chassé, que se niche le vrai potentiel d’innovation radicale aujourd'hui”


Pour vous qui êtes une sorte de porte-parole de la Nature chez 2050, comment en rendez-vous compte ? Selon quels critères, quelles références, quelles boussoles ? 

Dans un comité, comme j’en ai connu, qui traiterait par exemple de réparation globale du préjudice colonial, il s’agit précisément de se demander qui “parle pour” la nature. Car là, la nature est conceptuellement ce qui fut lésé. La grande aventure coloniale étant simplement une généralisation de l’idéal cartésien de soumission de la nature à des réalités non européennes. De là, les limites du mouvement écologique, qui peine à saisir que le problème est en réalité celui du prolongement du paradigme naturaliste et de son geste colonial au cœur même de la contemporanéité occidentale.

J'envisage différemment mon rôle dans le Board de 2050. Ici, il s'agit d'adresser le futur.

S'il y a une responsabilité, ce serait de favoriser la prise de conscience de l’absence de la nature, pour susciter les postures à même de la convoquer plus radicalement au cœur du monde  contemporain marqué par l’artificialité. 

Il y a, de fait, une montée en puissance du processus d'artificialisation que je séquence comme “industriel” d’abord avec le synthétique (Marx), puis “médiatique” avec le “spectaculaire” (Debord)  et  “numérique” désormais à un stade que je nomme du “déréel” (Orwell). Les artificialisations du social et de l’être - souvent non mises au compte de la dégradation “naturelle” - font système avec la question climatique, et se nourrissent les unes des autres. Cela rend possible un paradigme réificateur tellement cohérent que sa critique elle-même s’y trouve embourbée.  

J'aide à requalifier certaines évidences,en débusquant cette pensée rendue artificielle et simplificatrice qui ajoute en réalité au mal. Et j'essaie de  montrer que  c’est là, dans la capacité à reconvoquer du naturel partout où il a été chassé, que se niche le vrai potentiel d’innovation radicale aujourd'hui. Cela réside moins dans l’effort de transformation de la décision que dans le fait de questionner les conditions dans lesquelles elle est faite. 

Mes références sont scientifiques mais vernaculaires, anthropologiques mais cosmologiques... Mes critères sont ceux de l’inextricabilité, la récursivité, la redistributivité, l’inclusivité… tout ce qui fait l’irréductibilité de la nature. Ma boussole indique les sagesses des marges du monde. Je m'aide d'oppositions structurantes : entre le durable et le régénératif, entre l'aménagement et le ménagement, entre l’occupation et l’habitation.

J'espère modestement que cela aide à détecter des angles morts, éviter des investissements destructeurs, enrichir la lecture des projets...



Quels sont les effets de votre présence, de vos interventions sur les dirigeants de 2050? Donnez des exemples…

Il m’est difficile de parler d’“effets” de manière directe ou mesurable, car ce que je peux apporter relève moins de l’influence que du déplacement - souvent discret - des cadres de perception. Je crois agir comme un élément de friction douce, étant ressource de registres, comme vous l’avez vu, non immédiatement opératoires dans les logiques classiques de décision, mais qui sont de plus en plus le langage de la science elle-même. 

Par exemple, dans l’analyse d’un projet, là où la discussion se structure spontanément autour du marché, de la scalabilité ou du retour sur investissement, je peux déplacer la question vers : quelles relations fondent le projet ? Que transforme-t-il dans les milieux — humains et non humains ? Est-ce qu’il densifie le vivant ou contribue à son appauvrissement ? 

Ce type de déplacement modifie souvent la nature même des échanges. Dans d’autres cas,  le fait d’’insister sur la matérialité des innovations (ressources mobilisées, sols affectés, les chaînes de dépendance créées, etc.) oblige à reconsidérer certaines contraintes de trajectoire perçues là aussi comme indépassables.

Les gens autour de la table ont le vocabulaire de la finance, ils s’entendent... y compris dans le dissonant. 

J’aime beaucoup le fait que le Fonds 2050 accueille favorablement la dissonance cognitive. Les gens ont la main sur le cœur mais sont souvent seulement pris dans quelque chose de quasi-machinique qu’ils ne s'autorisent pas à questionner. La dissonance est une fissure dans l’apparente stabilité du concept, qui nous informe que nous sommes dans un paradigme qui n’est pas le réel et que ce paradigme est dysfonctionnel. Ou pour utiliser une autre métaphore, c’est comme un “crack” dans une simulation. Elle est précieuse. Le Fonds 2050 collectionne soigneusement la dissonance et déploie une perspective dite d’”alignement”, qui est son véritable produit, pour l’adresser. 

La recherche d’alignement ne vise pas du tout un accord entre les acteurs, mais un subtil travail d’orientation du but commun pour qu’il ne fusse pas manqué. Cela repose sur des vibrations nouvelles pour  re-énergiser, distiller quelques repères, ré-architecturer un sens partagé pour atteindre à nouveau une résonance. 

Moi, je suis un crack dans le crack.


Quels sont les difficultés ou les manques que vous éprouvez pour faire exister la Nature? Qu’est-ce qui pourrait être amélioré ? 

Il y a une difficulté à la fois conceptuelle et opérationnelle : comment susciter quelque chose qui excède les catégories mêmes à travers lesquelles nous prenons nos décisions ? Un autre manque tient au langage. Nous disposons d’outils extrêmement sophistiqués pour parler de performance, de croissance, d’optimisation — mais très peu pour qualifier la qualité des relations, la densité du vivant, ou les formes de dépendance mutuelle qui nous constituent. Ce déficit lexical limite notre capacité à penser, et donc à agir. 

Il y a aussi une question de temporalité. Les logiques dans lesquelles nous opérons restent largement indexées sur le court terme, même dans des dispositifs qui se veulent plus ambitieux. Or la nature, elle, s’inscrit dans des rythmes qui excèdent ces horizons. Cela crée une tension permanente entre ce que l’on perçoit et ce que l’on devrait considérer.

“Or faire exister la nature ne consiste plus à lui donner une place dans nos systèmes, mais à accepter que ce soient nos systèmes qui se réorganisent à partir d’elle”. 

La nature apparaît comme une variable parmi d’autres : paramètre à intégrer, risque à mitiger, ou au mieux une ressource à préserver. Mais rarement comme un principe organisateur. Or faire exister la nature ne consiste plus à lui donner une place dans nos systèmes, mais à accepter que ce soient nos systèmes qui se réorganisent à partir d’elle. Même si cela est le bon sens traditionnel même, cela confronte notre cadre de perception héritée : infrastructure à la fois mentale et institutionnelle profondément structurée par la séparation : le naturalisme. Il faut passer de l’hérité au contracté. C'est-à-dire développer un paradigme qui s'accommode de la renégociation permanente, située, des choses et avec les choses : braquer différemment et opportunément l’horizon.

On peut aussi tenter d'élargir l’horizon lui-même en stabilisant le langage.

Dans le mythe de la caverne de Platon, le prisonnier échappé et qui découvre le monde revient avertir ses camarades qu’ils sont l’objet d’une “simulation”. Platon prévient qu’il prend le risque d’être moqué ou assassiné. Je pense que le prisonnier le sait mais qu’il y retourne quand même.  

On n’a pas assez étudié le syndrome de l’échappé missionnaire. Il y a chez lui, au-delà de la responsabilité, quelque chose d’un sens élevé de l’entrepreneuriat. Car restaurer le réel permet de développer des croyances qui codent autrement le réel. Concernant la nature, il y a de nouvelles aspirations à trouver : écoute des relations, inscription dans les territoires, composition avec le génie des lieux… Tout un territoire encore inexploré pour l’innovation et l'entrepreneuriat.


Fonds @050

Visuel extrait du site internet du Fonds 2050


Comment représenter la diversité des vivants dans la perspective de la Nature ?

Le vivant n’est pas une collection mais un nœud d’interdépendances. Sa diversité n’est pas une multiplicité d’espèces, mais de relations : un système d’attachements.

“Représenter”, suppose une mise à distance : c’est encore une prétention naturaliste. Cela confine en iconographie par exemple au figuratif : à performer le vraisemblable. C’est le fondement de l’art pictural européen. Cela ne peut rendre compte que de façon imparfaite, réductive. 

Les sociétés traditionnelles ont plus d’ambition. Philippe Descola montre comment la figuration de ces sociétés qui paraît déroutante à l'œil occidental, se justifie par le refus de prendre quelque distance avec la nature. 

Peut-être qu’il s’agit pour le Fonds 2050 aussi de mobiliser la même radicalité. Peut-être faut-il penser en termes d’angles multiples, originaux, de porte d’entrée sur le réel par l'arrière, etc.  plutôt que de représentation unifiée : multiplier les points de vue, croiser les disciplines, laisser coexister des formes de connaissance hétérogènes. Cela produit une image moins nette, mais plus juste. 

Il me semble donc qu’il faut déplacer la question : plutôt que de chercher à représenter la diversité du vivant, il s’agirait de créer les conditions pour qu’elle puisse dans sa radicalité être exprimée. 

Cela implique d’abord de sortir d’une vision hiérarchisée du vivant, où l’humain occupe une position de surplomb et où les autres formes de vie sont reléguées à des fonctions : ressources, services, décor. 

Dans cette perspective, la représentation devient nécessairement indirecte, située. Elle passe par des médiations : scientifiques, bien sûr, mais aussi sensibles, culturelles, voire spirituelles. Les savoirs vernaculaires, par exemple, ne décrivent pas le vivant de manière analytique, mais en rendent compte à travers des pratiques, des récits, des interdits, des usages — qui sont autant de manières de maintenir l’équilibre. Il faut accepter que cette diversité ne soit jamais totalement traduisible. Vouloir tout éclairer, c’est risquer d’aplatir, de simplifier, voire de neutraliser ce que l’on cherche précisément à préserver. Comme l’herbe gbegbe au Togo qui meurt dès qu’on en a trouvé la racine. 

Il faut refaire l’entendement sur qui “compte” dans la décision d’investissement pour passer d’un capital extractif à un capital relationnel. 

L’ambition de 2050 est d’adresser les éléments structurants de notre réel : la ville, le sujet carbone, les océans, l’alimentation, etc. ; c’est-à-dire les milieux et les conditions mêmes à partir desquels les existences se déploient. Donner hospitalité au vivant dans sa radicalité ne peut, de ce point de vue, participer seulement du geste. C’est le fondement même du projet du fonds. Cela revient à déplacer les critères d’investissement : ne plus seulement évaluer la performance économique, mais aussi la qualité des relations qu’un projet entretient avec ce vivant. C’est une manière de passer de ce capital qui extrait à un qui prend soin des conditions mêmes de sa propre possibilité, que dans un comité d’investissement, de faire exister et élargir la table de décision aux écosystèmes impactés, les ressources naturelles mobilisées, les communautés locales, les générations futures, etc.  qui, normalement, n’ont aucune voix.


Comment trouver un langage commun permettant de sortir des silos d'expertise (finance pour 2050 par exemple) pour considérer les interdépendances des activités avec la culture, la nature, et les communautés locales ?

Le défi est peut-être plus ontologique que linguistique.

Il s'agirait de ne plus penser notre existence comme séparée.

Les langages experts, notamment financiers, sont puissants mais partiels. Ils sont optimisés pour certaines dimensions du réel : la valeur, le risque, la croissance; mais laissent dans l’ombre tout un ensemble d’interdépendances qui ne se laissent pas aisément quantifier : les attachements culturels, les équilibres écologiques, les dynamiques communautaires. Des dimensions essentielles du réel sont ainsi invisibilisées.

Le travail silencieux - et sans finalité marchande de la nature - mais sans lequel il n’y aurait pourtant pas de vie, est, par exemple, parfaitement gris dans toute comptabilité classique. Il est incommensurable : on ne peut le mesurer mais il est essentiel. En prendre connaissance et traduire cette conscience dans des dispositions mènerait à ce que soit toujours garantie une forme de soin de cette dernière.

Même dans ce cadre, mon rôle serait d’alerter sur les formes de pensée automatique comme celles que je vois prospérer qui  proposent de faire de la nature un sujet de droit, voire envisagent de la rémunérer. C'est un écueil tout aussi naturaliste qui consisterait, après avoir objectivé la Nature, à la subjectiver, dans une représentation du monde qui elle, reste stable. 

Le vrai enjeu est de favoriser des espaces de mise en relation de tous les registres plutôt que d’unification. Des lieux où ces langages peuvent coexister, converser, se confronter, et progressivement s’ajuster… puis se transmettre. Une transfluence au sens de Nêgo Bispo.

Concrètement, cela implique d'exposer la finance à d’autres formes de rationalité - narratives, sensibles, situées - réhabilitant des savoirs souvent marginalisés. 

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Close-up of a dark green leaf showing its textured surface and central vein against a muted background.
Smiling young woman with long hair standing against a dark green background, holding a finger to her chin.
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Smiling young man with short hair poses against a dark background, wearing a green button-up shirt.
Close-up of a tree stump showing growth rings and a textured brown wood surface.
A smiling young man with crossed arms, wearing a plaid shirt and white t-shirt, poses against a dark background.

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