La Belgique a nommé le tout premier Chief Planetary Science Officer au monde. La mission de Luc Bas : dire au gouvernement ce que dit la science.

La Belgique a nommé le tout premier Chief Planetary Science Officer au monde. La mission de Luc Bas : dire au gouvernement ce que dit la science, et ce que coûtera l'inaction.
Lorsque les Planetary Guardians ont entrepris de bâtir un réseau mondial de Chief Planetary Science Officers, la Belgique a été le premier pays à répondre à l'appel. Luc Bas, directeur du Centre belge d'évaluation des risques climatiques et environnementaux (CERAC), porte désormais ce titre. Luc est le premier Chief Planetary Officer ; d'autres CPSO le rejoindront bientôt, et de nouvelles annonces sont attendues dans les semaines à venir.
Sollicité par les Planetary Guardians, Luc Bas a soumis l'idée au ministre, qui l'a nommé sur la base du mandat existant du centre. Son expérience montre ce qu'il faut pour placer la science au cœur des décisions.
Appuyer les décideurs par l'expertise scientifique
Un Chief Planetary Science Officer conseille un gouvernement sur la manière dont chaque limite planétaire est franchie, sur les interactions entre ces dépassements et sur leurs effets en cascade. L'objectif est de disposer d'une base globale pour opérer dans le respect de ces limites, afin de revenir à un espace sûr et juste pour l'humanité. « Ce n'est pas un mandat pour faire la politique », explique Luc Bas.
« C'est un mandat pour conseiller, sans restriction, et pour identifier les conséquences de l'inaction. »
Le rôle prendra des formes différentes d'un pays à l'autre. En Belgique, la fonction de Luc Bas s'appuie sur le mandat existant du CERAC, qui consiste à évaluer les risques climatiques et ceux liés au franchissement des autres limites. Ce qui l'a attiré dans ce poste, dit-il, c'est une particularité moins courante : la collaboration avec le comité préparatoire du Conseil national de sécurité.
Il juge cette particularité importante. Lorsque les impacts environnementaux deviennent une question de sécurité, « vous obtenez une place à la table des décisions ». Selon lui, les acteurs de la sécurité commencent à percevoir des risques au-delà des catastrophes, notamment l'érosion sociale lorsque les populations sont inégalement protégées face aux impacts climatiques. Il cite le mouvement des gilets jaunes en France, déclenché par les prix de l'énergie, comme un signal précurseur, mais estime que l'adaptation « n'est pas sur le radar des gens pour le moment », car ils ne la perçoivent pas comme un obstacle économique.
De nombreux pays dans le monde pourraient suivre cet exemple. On peut s'attendre à ce que des pays comme la RDC, le Brésil ou le Canada rejoignent également le réseau, compte tenu de leur intérêt pour le sujet. Pour cela, un travail de sensibilisation est nécessaire afin que les gouvernements voient ce rôle comme une source de meilleures informations au service de meilleures politiques, et non comme un engagement immédiat à revenir dans les limites, ce qui prendra du temps.

Appliquer les limites planétaires à un contexte local
Le constat mondial est sans appel. Le Planetary Health Check 2026, publié en septembre par le Planetary Boundaries Science Lab de l'Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique (PIK), conclut que sept des neuf limites planétaires ont été franchies et continuent de se dégrader. Réalisée par plus de 60 scientifiques, cette évaluation annuelle cite la chaleur record des océans, les sécheresses, les inondations, les incendies de forêt et les chaleurs extrêmes comme autant de signes d'une pression croissante sur les systèmes qui maintiennent la vie sur Terre.
L'édition de cette année met particulièrement l'accent sur les puits de carbone et les entités nouvelles. Elle indique que le réchauffement climatique s'accélère, que les écosystèmes montrent des signes évidents de dégradation et que des signaux d'alerte précoce de points de bascule apparaissent dans des systèmes clés. Deux des risques qu'elle met en avant, la chaleur extrême et les incendies de forêt, ont déjà frappé la Belgique et représentent un risque manifeste pour différents secteurs et pour la population.
Ces risques ont été identifiés par l'évaluation belge des risques climatiques du CERAC, qui inclut délibérément les menaces directes pesant sur les écosystèmes, aggravées par le changement climatique sans en être la seule conséquence. Elle classe 28 risques selon leur priorité, leur urgence et le degré de préparation des politiques, le stress thermique arrivant en tête. Cet été l'a confirmé : proportionnellement, la Belgique a enregistré la plus forte surmortalité liée à la chaleur en Europe.
Une analyse du CERAC sur le risque d'incendies de forêt, publiée en février 2025, prévoyait des incendies majeurs d'ici 10 à 15 ans, une projection que beaucoup avaient mise en doute. Cette année, un incendie majeur dans l'est de la Belgique a détruit une partie des rares zones à haute valeur écologique qui subsistent dans le pays. La presse s'en est emparée, avec une question : pourquoi le CERAC ne l'avait-il pas prévu pour cette année ?
« Nos évaluations commencent à être dépassées par la réalité », constate Luc Bas. Il plaide pour la précaution : « Les incertitudes devraient nous rendre plus prudents, pas moins. »
Le CERAC a décliné les limites planétaires à l'échelle de la Belgique, y compris au moyen d'une première évaluation de l'impact social, et continue de s'en servir comme référence. Luc Bas reconnaît aussi ouvertement leurs limites : transposer des seuils mondiaux à un contexte local est, selon lui, « souvent très, très difficile ». La situation de l'eau l'illustre bien. Du point de vue des limites planétaires, la Belgique semble rester dans la part d'utilisation d'eau douce qui lui est allouée. Pourtant, le pays connaît un stress hydrique important, que le changement climatique aggrave sans en être la seule cause.
Rendre visible le coût de l'inaction
Dans son champ d'action, Luc Bas, appuyé par les travaux du CERAC, définit ce que les politiques publiques devraient accomplir. Le centre donne une orientation plutôt que de prescrire des mesures précises, offrant ce que Luc Bas décrit comme « un cap, plutôt que le marteau et le clou ». Ses recommandations affinent plus souvent les politiques existantes qu'elles ne proposent de nouveaux concepts. Bien qu'il s'agisse d'un organisme fédéral, il conseille tous les niveaux de pouvoir, y compris dans les domaines où les régions belges exercent leurs propres compétences.
Ses analyses sont publiées, et Luc Bas affirme que personne n'a jamais empêché le centre de raconter « une histoire dérangeante ». Le manque, selon lui, se situe au niveau de la redevabilité : les gouvernements ne sont pas tenus d'expliquer pourquoi ils ne suivent pas les avis. « Si nous mettons une évaluation des risques sur la table et qu'il n'y a pas d'action, c'est aussi une décision », dit-il. « Une décision d'accepter le risque. » Il fait la comparaison avec l'assurance : tous les risques ne peuvent pas être couverts, mais le niveau de risque accepté devrait être explicite.
La volonté politique reste le facteur décisif. « Les gens ressentent peut-être une lassitude vis-à-vis de l'atténuation », observe Luc Bas. « Mais nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre une lassitude vis-à-vis de l'adaptation. » Des améliorations concrètes, comme une meilleure préparation aux vagues de chaleur de l'été prochain, pourraient contribuer à reconstruire le soutien de la population.
Luc Bas ne croit pas que le changement de comportement suffira à lui seul à opérer la transformation nécessaire. Il estime qu'une part mondiale équitable exigerait de fortes réductions de la consommation de matières et d'énergie, dans le logement et les transports, et donc une réglementation et une tarification honnête.
Pour toucher les décideurs, Luc Bas formule de plus en plus les risques climatiques en termes économiques. Un rapport récent du CERAC estime que les vagues de chaleur ont, à elles seules, effacé cette année la croissance économique de la Belgique, d'environ 1 %. La Commission européenne estime que la Belgique aurait besoin d'environ 2 milliards d'euros par an pour s'adapter à un réchauffement de 2 °C.
Luc Bas voit dans la comptabilité du capital naturel un point de départ pour donner une valeur à la nature dans ces décisions, et souligne que les chiffres agrégés doivent être ventilés par secteur et par niveau de pouvoir pour avoir un réel poids.
Favoriser la représentation de la biosphère dans tous les types d'organisations
Luc Bas note que le rôle de Chief Planetary Science Officer au sein des gouvernements devrait tout autant exister au sein des entreprises. Une pratique parallèle émerge dans le monde des affaires : les Nature Board Directors (administrateurs Nature), qui représentent le vivant dans la gouvernance d'entreprise, souvent en se référant aux limites planétaires. En France, l'entreprise de services numériques Norsys a accordé à un administrateur Nature un droit de vote et un droit de veto au sein de son conseil d'administration. Un nombre croissant d'entreprises suivent la même voie, dont Faith in Nature, Northern Playground ou House of Hackney.
Luc Bas salue ces dispositifs lorsque cette voix est formelle et intégrée, plutôt que purement consultative. Il voit l'entreprise et l'intérêt public comme deux voies complémentaires vers le changement.
« Si les PDG de grandes entreprises plaidaient pour un tel rôle dans leur entreprise, je suis sûr que bon nombre de gouvernements trouveraient bon de l'avoir aussi au niveau gouvernemental », dit-il.
Il salue également l'usage du mot « nature » comme un retour aux fondamentaux après des années de « vision tunnel centrée sur le climat ».
Un siège dédié à la nature devrait couvrir toutes les pressions qu'une entreprise exerce sur la biosphère, du climat à la pollution, et pas seulement la protection et la restauration. « La nature est notre alliée », dit-il. « Nous dépendons de la nature. »
Que ce soit au sein des gouvernements ou des entreprises, le défi reste le même : traduire les alertes scientifiques en décisions avant que la réalité ne dépasse les évaluations.
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Luc Bas a travaillé pendant la majeure partie de sa carrière à l'interface entre science, politique et nature. Il a conseillé les gouvernements fédéraux belge et flamand en matière de développement durable international et a représenté la Belgique à la Commission du développement durable des Nations unies. Il a ensuite représenté The Climate Group à Bruxelles, dirigé le bureau régional européen de l'UICN, qui compte plus de 360 membres gouvernementaux et ONG, puis dirigé la coordination, les réseaux et la stratégie à l'Agence européenne pour l'environnement. Il a consacré ces trois dernières années à bâtir le CERAC.

